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L’amour maternel dans la Grèce antique par Joel Christensen

Peut-être les Grecs de l’Antiquité ne connaissaient-ils pas le genre de fête des Mères qu’on célèbre aujourd’hui en Europe et aux États-Unis – et dont l’origine remonte au début du XXᵉ siècle, voire au Moyen Âge. Cependant, ils organisaient bel et bien des festivités en l’honneur de la maternité, centrées sur la déesse Héra ou Cybèle, mère de la Terre, même si, le plus souvent, la préparation de ces fêtes reposait en majeure partie sur les épaules des femmes elles-mêmes.

Les récits qui nous sont parvenus sur les mères réelles, ou celles représentées dans la mythologie nous montrent combien elles étaient importantes. En partie grâce à leur lien avec le cycle de la vie, les femmes de la Grèce antique étaient à la fois des symboles de mortalité et une force qui humanisait les héros.

Ce que l’histoire antique nous dit sur les mères

Ce que nous savons de la vie des femmes dans la Grèce antique n’est généralement pas très reluisant. Selon le poète Hésiode (environ 700 avant J.-C.), il était de bon ton de marier les femmes à des hommes plus âgés « quatre ou cinq ans après la puberté ». Les traditions philosophiques et médicales de l’époque considéraient les femmes comme inférieures et définies par leur capacité à donner naissance, même si, dans les croyances populaires, c’était le sperme masculin qui contenait tout ce qui est nécessaire à un bébé.

Les informations dont nous disposons sur ce qu’étaient leurs vies après le mariage sont très floues. Certains récits font état d’une moyenne de six naissances par femme, et jusqu’à 40 % des enfants pourraient ne pas avoir survécu jusqu’à l’âge de leur mariage – ces estimations de la mortalité infantile sont variables. La plupart des historiens s’accordent à dire que la perte d’un enfant était suffisamment courante dans l’Antiquité pour qu’on s’y attende plutôt que de s’en étonner.

Un relief sculpté montre un homme debout tenant un enfant emmailloté, avec une femme assise à côté d’eux
Une pierre tombale en marbre datée de 420 av.J.-C. Photo12/Ann Ronan Picture Library/Universal Images Group via Getty Images

Les informations sur la mortalité maternelle sont tout aussi obscures, bien que les données démographiques suggèrent qu’à certaines époques plus de 30 % des mères seraient mortes de complications liées à l’accouchement. Mais il existe des témoignages ici et là à travers les inscriptions funéraires recueillies dans l’ensemble du monde grec de l’Antiquité. Ainsi, Prakso, 21 ans, épouse de Théocrite, est morte en couches et a laissé derrière elle un enfant de 3 ans. Kainis est morte des suites d’un accouchement prolongé, à 20 ans, « à peine entrée dans la vie ». Plauta est également décédée à 20 ans, lors de son deuxième accouchement – mais sa renommée « continue de chanter, aussi profondément que le chagrin sans fin de son cher mari », peut-on lire sur sa pierre tombale.

Les étudiants en lettres classiques apprennent souvent que les hommes de la Grèce antique ne passaient généralement pas beaucoup de temps avec les très jeunes enfants, étant donné le taux élevé de mortalité précoce. Certaines pratiques rituelles peuvent avoir été des réponses à la précarité de ces jeunes vies, comme le fait de ne donner un nom à l’enfant que le dixième jour après sa naissance ou de ne l’enregistrer officiellement en tant que membre de la famille du père qu’au cours de la première année.

Les femmes dans la mythologie grecque

Lorsque les gens pensent au domaine que j’étudie, la poésie épique, je soupçonne qu’ils se représentent généralement des héros masculins violents et des femmes victimes. Cette image n’est certes pas fausse, mais elle néglige d’autres aspects des femmes, et des mères en particulier dans le monde de la poésie et des mythes grecs.

Grèce antique possédait une sorte de catalogue poétique – en gros, des listes de personnes et leurs histoires en bref – destiné à raconter les histoires de familles héroïques, et ce catalogue s’appuyait sur les épouses et les mères, ce qui permettait d’humaniser les héros pour leur public.

Une plaque sculptée représente une femme assise, la tête dans les mains, entourée d’hommes
Une plaque datant du Vᵉ siècle avant J.-C. montre Ulysse retournant auprès de Pénélope, harcelée par des prétendants. Sepia Times/Universal Images Group via Getty Images

Dans L’Odyssée, par exemple, Ulysse s’inspire de cette tradition lors de son voyage aux enfers, racontant l’histoire de toutes les mères de héros rencontrées parmi les morts, au premier rang desquelles, sa propre mère. Au cours de sa brève visite, il apprend que celle-ci, Anticleia, a eu le cœur brisé par la longue absence de son fils et en est morte. Par ailleurs, tout au long de l’épopée, Ulysse lutte pour retrouver Pénélope, sa femme, mais aussi mère protectrice de leur fils, Télémaque.

Dans L’Iliade, la mère du puissant guerrier Achille, Thétis, joue un rôle déterminant en intercédant en sa faveur auprès de Zeus lorsqu’Agamemnon, le chef des Grecs, le déshonore. Lorsque le combattant presque invincible s’apprête à affronter Hector, Thétis se lamente sur la brièveté d’une vie qui touche à sa fin.

Une peinture montre un homme en tenue de combat qui remet un enfant nu à une femme vêtue d’une tunique bleue
Peinture d’Andromaque interceptant Hector avant qu’il ne parte au combat, par Fernando Castelli. A. De Luca/De Agostini via Getty Images

Tout au long des récits de guerre et d’honneur de L’Iliade, les mères sont là pour rappeler aux auditeurs les conséquences réelles de la guerre. Dans un moment saisissant, Hector, le prince de Troie, attend de faire face à Achille et à une mort probable. Hécube, sa mère, depuis les murs de la ville, montre son sein à son fils, le suppliant de se souvenir des soins qu’il a reçus d’elle et de rester dans la ville pour la protéger.

La scène la plus déchirante nous fait entendre la voix d’Andromaque, la femme d’Hector, apprenant la mort de son mari et déplorant la souffrance future de leur fils orphelin, privé d’une place à la table des autres hommes, livré à l’errance et à la mendicité. Ce passage était encore plus bouleversant pour les spectateurs de l’Antiquité qui connaissaient le sort de leur fils, Astyanax : après la chute de Troie aux mains des Grecs, il fut précipité du haut des murs de la ville.

Ces mères de héros ont aidé les Grecs de l’Antiquité à se définir et à comprendre leur place dans le monde, presque toujours à leur propre détriment. Elles rappellent aux auditeurs le sens du travail et du sacrifice.

Nous considérons généralement que le monde moderne est très différent du passé mais, hier comme aujourd’hui, il y a peu de choses qui puissent être considérées comme étant sources de telles transformations que le fait de donner naissance ou d’élever un enfant. Les paroles de dramaturges antiques nous le rappellent. Ainsi, Sophocle affirme que « les enfants sont les points d’ancrage de la vie d’une mère » et Euripide écrit : « Aimez votre mère, enfants, il n’y a pas d’amour plus doux que celui-là ».The Conversation

Joel Christensen, Professor of Classical Studies, Brandeis University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.Joel Christensen, Brandeis University

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