Tisser des rêves : La renaissance fascinante des kilims de Geraki au Musée Benaki
Vernissage : mercredi 22 avril 2026, 19h00
Dates : du 23 avril au 26 juillet 2026
Lieu : Benaki Museum / Galerie Ghika
Le Benaki Museum/Galerie Ghika présente l’exposition « Tisser des rêves. Kilims de Geraki, Laconie »
L’exposition est commissariée par Sharon Gerstel et Sophia Pitouli, avec une scénographie conçue par Pavlos Thanopoulos.
L’art millénaire des kilims de Geraki : entre tradition et archéologie

Photo : Aphrodite Voulgaraki.
Cette exposition rassemble des textiles provenant de Geraki, village construit sur les pentes du Mont Parnon. Geraki est réputé pour son art du métier à tisser vertical, une tradition dont les racines remontent à plusieurs millénaires, comme l’attestent des découvertes archéologiques de l’Antiquité et de l’époque médiévale. Plus qu’une exposition ethnographique, ce projet apparaît comme un modèle de recherche collaborative, de transmission et de renaissance patrimoniale.
L’exposition présente des kilims tissés pour les dots, ainsi que des objets associés, datant du XVIIe siècle au début du XXe siècle. Une attention particulière est accordée aux textiles figuratifs représentant femmes et hommes dans des paysages inspirés de l’abondance de la nature, enrichis de motifs symboliques.
Les femmes au cœur de la création : l’âme des kilims de Geraki

Coll Konstantinos O. Pachis, @Leonidas Kourgiantakis.
Au cœur du projet, il y a les femmes. Celles qui ont tissé sans savoir lire ni écrire. Celles qui ont transmis gestes, motifs et secrets de teinture naturelle de génération en génération. Et celles qui, aujourd’hui, se battent pour préserver cet héritage. La tisserande Chrysoula Stamatakoulou, figure centrale de cette renaissance, raconte comment, partie d’un métier à tisser installé dans son salon, elle a contribué à relancer la tradition, jusqu’à obtenir son inscription à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel de la Grèce.
Face au risque de disparition — il ne restait que quelques tisserandes très âgées — une école a été créée avec le soutien des institutions régionales. Résultat : une nouvelle génération de praticiens a émergé, preuve que les savoir-faire anciens peuvent redevenir vivants.
Chaque fil raconte une histoire : le langage symbolique des kilims de Geraki
Le tissage était intimement lié à la vie domestique comme à l’économie locale. Les tisserandes réalisaient des kilims destinés aux dots ou à l’équipement de la maison. Pièce coûteuse et minutieuse, un beau kilim constituait un signe de prospérité et de statut social, devenant un bien précieux transmis comme héritage familial.
Les tagaria — sacs tissés traditionnels — répondaient à des usages quotidiens, mais servaient aussi à transporter les pains rituels des mariages. Des kilims de Geraki ont également été offerts comme ex-voto à des églises et monastères locaux.
Les tisserandes de Geraki ont été reconnues pour leur excellence, remportant notamment des distinctions lors de l’Exposition universelle de Vienne et de la 8e Foire internationale de Thessalonique en 1933.
La renommée de cette tradition textile a, dès le début du XXe siècle, attiré artistes, intellectuels et folkloristes. Entre 1931 et 1934, Elli Papadimitriou commanda au jeune Yannis Tsarouchis une série de dessins pour la société Ellinikes Technes S.A., parmi lesquels figure un tagari tissé à Geraki.
Fotis Kontoglou visita le village en 1936 et dessina ses maisons, ses églises byzantines et le château médiéval dominant la colline voisine. Il évoqua ensuite le village dans son ouvrage O Kastrologos
L’exposition met en lumière les liens entre Geraki et ces grandes figures artistiques et intellectuelles, inscrivant le village dans des réseaux culturels plus larges qui ont contribué à façonner et à faire connaître son identité singulière, dont le tissage est l’un des piliers.
Chaque tapis est un récit. Une scène de mariage, un arbre de vie, des enfants cueillant des fruits, des musiciens, des figures humaines rares dans le textile grec. D’autres œuvres racontent les tragédies : l’épidémie de grippe espagnole, la guerre turco-grecque, ou la catastrophe d’Asie Mineure. Certains tapis portent la mémoire de femmes devenues veuves, d’enfants laissés orphelins, ou furent offerts aux églises comme ex-voto.
L’originalité des textiles de Geraki réside aussi dans leur technique et leur palette. La laine était lavée, filée et teinte localement. Le rouge venait de la garance du Mount Parnon ; verts, jaunes et noirs provenaient de fleurs, fruits, coques de noix ou végétaux. Les couleurs, restées étonnamment vives, témoignent d’un savoir empirique raffiné, parfois enrichi plus tard par des teintures chimiques.
De l’ombre à la lumière : l’exposition inédite des kilims de Geraki au Musée Benaki
L’exposition révèle aussi l’ampleur d’une recherche impressionnante. Des textiles conservés pendant des décennies dans des coffres familiaux ont été retrouvés, photographiés, catalogués, parfois pour la première fois. Plus de 1 200 pièces seraient recensées. Beaucoup n’avaient jamais été montrées.
L’exposition se distingue enfin par son approche muséographique. Peu de cartels, mais un livret de recherche ; des textiles présentés comme porteurs de mémoire vivante.
Une publication abondamment illustrée, signée par les commissaires de l’exposition, accompagne l’événement. Elle retrace l’histoire du village et propose une description détaillée de 108 kilims et tagaria issus de collections privées et ecclésiastiques.
Cette recherche et cette publication sont le fruit d’une initiative portée par le Club culturel de Geraki avec « Bridge », programme de coopération entre l’University of California, Los Angeles et Simon Fraser University, soutenu par la Stavros Niarchos Foundation.
À Athènes, cette exposition ne montre pas seulement des textiles. Elle tisse un lien entre passé et présent — et prouve qu’un art fragile peut encore devenir avenir.
Si le tissage de Geraki vous a touché, laissez-vous transporter par d’autres formes de récits visuels en découvrant les artistes que j’ai découvert au Centre Culturel Melina Mercouri.